Le Réchauffement culturel

De l’embrasement de la culture
Les plaisirs du roi

Je ne sais pas si ce fut l’usage dans toutes les cours d’Europe, mais il y eut une époque où en France — et en l’occurrence ici même, en Nouvelle-France — le metteur en scène était désigné comme « le pourvoyeur des plaisirs du roi », titre on ne peut plus clair. L’assujettissement de l’art au pouvoir dominant ne date pas d’hier, et si le pouvoir change, l’inféodation des valets demeure.

Or, si l’on entend par « réchauffement culturel » un vaste processus lié à une certaine mondialisation de la culture, un dynamisme d’échanges, une libre circulation des marchandises et des spectacles, je dis que malgré l’apparence de liberté et de diversité culturelles, les pourvoyeurs des plaisirs du roi ont la dragée haute. Je ne dis pas que les plaisirs du roi n’ont aucune valeur artistique — il y eut de forts beaux ballets sous Louis XIV — je dis seulement qu’il reste des rois qui, contrairement aux souverains de Versailles, ne s’affichent pas comme tels. J’ajouterais à cela que le palais reste le seul lieu où la révolution peut se réaliser — je ne dis pas naître, car les idées ne naissent pas dans des palais. 

Les réchauffeurs de la culture vous évoqueront tour à tour la communication de masse, le divertissement généralisé, la forte cote d’écoute, la popularité galopante ; leur spectacle est, pour reprendre les termes de Guy Debord, « le soleil qui ne se couche jamais sur l’empire de la passivité moderne ». Sous le vernis de l’accessibilité se cache la véritable fonction de leur entreprise : soumettre les soumis ; permettre au pouvoir de conserver ses fondements.

Autres temps, autres mœurs : à la Venise étincelante dans son écrin de vert Adriatique s’est substituée la clinquante Las Vegas balayée par les vents du désert. De nombreuses voix ont en effet osé la comparaison entre les deux villes, foyers d’attraction de leurs époques respectives, cités de marchands toutes deux, attirant de par le monde scientifiques, artistes, chefs, aventuriers, arpenteurs… De nos jours,  dans les rues de Las Vegas, la cité des bandits manchots, on  retrouve tant le verre de Murano que les dernières trouvailles culinaires, dans un esprit de « réchauffement culturel » porté à son apogée — il n’y avait que le désert pour accueillir un tel réchauffement. Ici encore, le meilleur côtoie le pire ; et si je ne désire aucunement donner mon avis sur telle ou telle manifestation culturelle du Jackpot Boulevard, je me questionne souvent sur le phénomène (peut-être pas uniquement québécois) qui nous pousse à considérer Vegas comme détenteur du sceau de la réussite artistique — Vegas perçue comme un accomplissement final, l’apothéose d’une vie d’artiste. Je vais vous dire à quel moment ce questionnement est devenu brûlant; je sais que cela va en choquer plusieurs, mais c’est ainsi que je l’ai vécu : en 2003, alors que les légions américaines envahissaient un autre désert, celui de l’Irak, j’ai vu une bonne cohorte d’amis partir pour le Nevada travailler sur des spectacles à grand déploiement. Je les voyais ficeler leur sac à dos en même temps que les jeunes GI. Ils étaient du même âge. Peut-être partageaient-ils les mêmes espérances. Il leur fallait à tous gagner leur vie. Les uns avaient certes moins de terreur dans les yeux que les autres; mais la grande différence est que de mes amis, tous sont revenus.

En écoulant des millions de billets de spectacle par an, la Cité du désert donne du pain et des jeux (vieille recette connue) à une population qui, entre deux coups de frayeur, est avide de divertissement – pas qu’une population américaine, d’ailleurs. Les pourvoyeurs des plaisirs du roi y sont louangés, voire portés aux nues; ah cette culture qui nous réchauffe le cœur quand tout tombe en lambeaux… Dynamisme, échanges multipliés, cosmopolitisme sans limites, nouvelles possibilités technologiques, l’arsenal est complet. Pendant ce temps, l’on voit de « nouvelles possibilités technologiques » faire leur effet dans le golfe Persique. Un autre soleil se couche sur l’empire de la passivité moderne.

L’art contre la culture

Voilà ce qu’évoque pour moi, en premier lieu, le thème du réchauffement culturel. Mais, dieu merci, ou plutôt que diable!, il y a ce quelque chose qui me plaît particulièrement dans le mot « réchauffement », c’est cette deuxième chance : car qui dit réchauffement dit second échauffement. Enflammer à nouveau, exciter. Énerver. Irriter, même. J’aime l’échange qui provoque davantage que celui qui rassemble; cette idée de diversité culturelle ne m’a jamais suffi car l’art implique plus qu’une diversité, il oblige la contradiction. De toute manière, aurais-je la franchise de le dire? je n’aime pas le mot « culture » (cela ne me fait tout de même pas sortir mon revolver comme chez Goebbels), et je fais mienne cette citation de Jean-Luc Godard : « La culture c’est la règle, l’art c’est l’exception ». Ce qui irrite, énerve et enflamme la culture, voilà ce qui m’intéresse. L’ébullition que je souhaite — et donc, filant la métaphore de la chaleur, l’évaporation, la dissolution de la culture! – implique un combat, une lutte.

Je perçois ce combat comme un devoir moral. Je m’explique : j’entends ici la culture comme l’ensemble des aspects intellectuels et des acquis comportementaux propres à une nation. Eh bien n’y allons pas par quatre chemins : cette soupe culturelle dans laquelle nous baignons tous, bien que nécessaire à notre formation, tant physique que morale, nous devons l’amener à un point d’ébullition. Il en va de notre survie, pour des  questions évidentes d’oxygénation, de progression, de fuite de la nostalgie et du ressentiment. Il nous faut faire de la place à une relève sans cesse renouvelée! Or il n’y a que deux manières de chauffer à ce point notre environnement : l’art et la guerre. Vous aurez deviné sur quelle voie je préfère m’engager.

La question à se poser, dans ce cas, est celle-ci: qu’est-ce qui, dans le contexte actuel, peut participer à un « réchauffement » par l’art ? Qu’est-ce qui peut aider à rejoindre ce fameux point d’ébullition, lequel permet le renouvellement, l’ébranlement de nos certitudes et, point focal que les tragédies grecques avaient bien compris, la remise en question des fondements du pouvoir? J’aime croire que les échanges qui n’ont pas peur de la confrontation (respectueuse, certes; artistique en fait!) participent à ce réchauffement tant souhaitable. Il nous faut donc continuer à consolider un espace dans lequel les échanges artistiques peuvent se dérouler sans entraves, en s’inspirant par exemple du projet d’un Jürgen Habermas ou d’un John Rawls en politique — la définition d’un espace public propre à la discussion, c’est-à-dire un lieu où règne une liberté de parole absolue, où les « dialogueurs » renoncent à des comportements stratégiques basés sur la défense de leurs propres intérêts. Projet utopique? En politique, les difficultés semblent nombreuses, mais pour ce qui est du spectacle vivant! La constitution d’un tel lieu, d’un pays sans patrie, ou d’une patrie sans pays — l’utopie, «le lieu de nulle part» en grec — n’est-ce pas là l’essence même de notre art ?

Lorsque je pense aux entraves, je pense bien sûr aux censures, aux diktats économiques, aux pressions sociales, à la peur en général — bien plus qu’aux éventuelles confrontations ou accrocs entre les civilisations. On insiste tant sur le rapprochement des cultures, mais ce qui les différencie ou ce qui les sépare me paraît plus inspirant… Il y a de ces chocs dont on ne se relève pas, de ces claques salvatrices qui nous poussent à inventer de nouvelles formes, je pense à Paul Claudel assistant aux premières représentations d’un drame Nô — « Le drame c’est quelque chose qui arrive, le Nô c’est quelqu’un qui arrive » —, préfigurant tout le pan du théâtre post-dramatique qui suivra. Théâtre de la performance, de la présence, ce quelqu’un qui arrive, c’est aussi Heiner Müller, Robert Wilson, Romeo Castellucci, Alain Platel… Échauffement menant au fameux dérèglement de tous les sens, ou autre manière de parler de la peste chez Artaud. Oui, impossible de ne pas penser à Antonin Artaud lorsque l’on évoque le thème du réchauffement : brûlé jusque dans ses moelles, la tête bouillonnante, les humeurs en feu, la fièvre au front, l’œil incendié, l’artiste idéal est un « astre en pleine incandescence », un véritable volcan actif qui chauffe le monde de sa lave furieuse. Il n’y a que sur ces allumeurs-là que se fixent mes attentes; le brasier qu’ils maintiennent en vie est nécessaire et dans l’autodafé de nos vieilles cultures, j’entrevois des lueurs d’espoir. L’art doit tout embraser; les feux de paille sont à proscrire, ils sont les plaisirs du roi qui nous occupent pendant que le monarque livre bataille. Car à l’embrasement nul n’échappe — pas même les rois.

Olivier Kemeid
Auteur de théâtre
Directeur artistique d’Espace Libre