L’éthique du rebut
Certains signes révèlent une augmentation de la température culturelle mondiale. Les industries culturelles s’épanouissent d’Hollywood jusqu’en Inde et les nouvelles technologies, les chassés-croisés entre l’art et la science, de même que l’apport des cultures autochtones du monde entier, ont élargi les frontières de la création. Mais selon d’autres signes, la température culturelle mondiale est plutôt en train de chuter. Dans chaque société, on assiste à une croissance de la commercialisation et de l’homogénéisation de la culture, à une inaptitude grandissante à réfléchir ou à se concentrer sur une question quelconque pendant une période prolongée, ainsi qu’à une obsession de plus en plus forte pour les potins et la célébrité (plus de 40% des adolescentes américaines ont affirmé, selon un sondage récent, que si elles pouvaient choisir leur emploi, elles aimeraient travailler pour une star). De telles tendances pourraient empêcher tout effort de susciter une renaissance culturelle, à moins d’accepter d’être plus attentif aux causes profondes de ce gel de la culture. Que les artistes l’admettent ou non, l’enjeu est essentiellement une question d’éducation : Tout comme il y a peu d’espoir que l’on puisse jamais mettre fin au réchauffement planétaire sans enseigner à l’ensemble de la population les liens entre les causes et les effets, et comment de petits effets peuvent s’additionner, il y a aussi peu de chance que l’on puisse éviter une glaciation culturelle à moins d’éduquer et d’enchanter l’imagination populaire.
Einstein a déjà écrit :
L’expérience la plus belle et la plus profonde est le sentiment du mystère… Quiconque n’a jamais éprouvé cela me semble sinon mort, du moins aveugle. Sentir que, derrière tout ce qui peut être vécu, il y a quelque chose d’insaisissable par l’esprit, et dont la beauté et le caractère sublime ne nous atteint qu’indirectement, comme un pâle reflet, voilà ce qu’est la religiosité. En ce sens, je suis religieux.
Chez tout enfant bien traité apparaît naturellement un sens du mystère. Le sentiment que, derrière chaque porte, il y a un autre monde qui attend peut transformer l’univers de l’enfant en paradis. Mais, une fois à l’école, les enfants commencent souvent à perdre ce sentiment de beauté cachée du monde. Livrés à la concurrence et aux comparaisons avec leurs camarades, plusieurs perdent confiance en leur intelligence et en leur imagination ; devant lutter si fort pour arriver, plusieurs finissent par croire que le monde est incompréhensible. L’univers magique dans lequel ils ont déjà vécu se met à reculer jusqu’à ce qu’ils trouvent inutile de rêver ou de chercher au-delà de leurs besoins et désirs immédiats.
Il m’arrive de dire à un étudiant qui fait de gros efforts à l’école : imagine ce que serait ta vie si quelqu’un que tu admires – un ami, un parent ou un prof – t’avait convaincu que ce que tu aimes le plus dans la vie était trop ennuyant ou difficile pour toi. Ta vie serait bien moins intéressante et riche qu’elle ne l’est maintenant, mais tu ne saurais même pas ce que tu as perdu ou ce qui manque. N’est-ce pas ce qui arrive avec toutes les matières que tu crois trop ennuyantes ou trop difficiles pour les apprendre à l’école ? Ce genre d’argument a d’habitude pour effet de rasséréner les enfants, si bien qu’il ne faut pas longtemps pour les convaincre qu’une matière qu’ils pensaient ennuyante peut être amusante. Mais très peu d’adultes courront le risque de réapprendre quelque chose à partir du début, surtout s’il s’agit de quelque chose qui leur avait donné du fil à retordre à l’école.
Récemment, un sondage révélait que seulement 17% des adultes canadiens sont profondément engagés dans leur travail. Il y a peut-être un lien entre cette statistique plutôt alarmante et le fait que nous ayons appris à abandonner tellement de petites activités et matières à l’école. Peut-être que nous nous sommes contentés de si peu parce que nous avons peur de repartir de zéro. Notre imaginaire et nos horizons sont devenus si limités que nous voyons à peine à quoi il sert d’essayer. Même si nous pouvions éliminer la pauvreté sans changer l’éducation des enfants, il nous faudrait encore attaquer la misère intellectuelle et spirituelle. Les gens se satisferaient toujours d’emplois sollicitant superficiellement leur être intellectuel et spirituel, et qui n’engagent qu’une partie de leur potentiel.
À la fin d'Une maison de poupée, dans la mise en scène de Lee Breuer, une multitude de marionnettes se réveillent soudain dans leurs boîtes et, pendant un moment, les spectateurs ont l’impression que c’est comme s’ils avaient une vision de l’humanité à travers le regard de Dieu : toutes les histoires d’amour et de haine que les couples doivent jouer sans cesse dans leurs chambres se trouvent tout d’un coup réunies dans une seule pièce. Forcée de travailler sur tant de niveaux, et d’associer tellement de pensées et d’images différentes en quelques secondes, l’imagination ressent un merveilleux vertige que l’on ne peut éprouver qu’au théâtre.
S’il nous faut continuer à innover et à développer des ressources qui élargiront les frontières du théâtre, nous devons aussi reconnaître combien les limites de notre art peuvent contribuer à son envergure presque illimitée. Dans l’imagination d’un metteur en scène comme Robert Lepage, un morceau de bois flottant peut soudain devenir un corps humain, mais seulement au moyen d’un noir de l’éclairage, ce qui n’aurait aucun effet au cinéma. Et entre les mains de Daniel Brooks, une simple ampoule qui se balance au-dessus d’un cadavre donne l’impression que le monde entier chancelle comme en proie à un pressentiment.
Dans aucune autre forme d’art, l’esprit peut réfléchir ou vivre une émotion de façon aussi immédiate, tout en faisant des efforts pour conserver l’illusion que ce qui se passe est vrai. Et il n’existe aucune autre forme d’art non plus où un groupe d’esprits peut faire œuvre d’imagination en même temps. Selon le sociologue Emile Durkheim, les interactions entre les gens atteignent le plus d’intensité lorsqu’ils sont rassemblés et se trouvent en relation immédiate entre eux, lorsqu’ils partagent la même idée et les mêmes émotions. Par cette « effervescence collective », nous nous souvenons ce que c’est que d’avoir un tel potentiel, alors que même les choses les plus simples étaient possibles et qu’un rideau ou une porte pouvait dissimuler un monde entier.
Il fut un temps où le théâtre, même davantage que les mathématiques ou la science, était un moyen pour la société de faire l’expérience de la religiosité et du sublime que décrit Einstein. Aujourd’hui, certains signes dans l’œuvre d’artistes du monde entier laissent penser que le théâtre pourrait retrouver quelque chose de son ancien rôle, mais seulement si l’on veut faire plus que monter des pièces divertissantes ou illustratives : il faut utiliser les ressources du théâtre comme on le faisait autrefois, pour découvrir et représenter de nouvelles idées sur la nature humaine, sur notre rôle dans le monde et sur les moyens que nous utilisons pour explorer et communiquer ces idées. Pour susciter un réchauffement planétaire, il nous faut contrer les effets de notre éducation et des forces qui contribuent à la commercialisation de l’art ; il faut résister à la lente fermeture de l’imagination avec tous les outils de notre art.
John Mighton
Traduit de l’anglais par Michel Vaïs
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